[Portrait] Dr. Valérie Gorin, responsable formation au Centre d’Étude Humanitaire de Genève

Les travailleurs et travailleuses humanitaires au cœur d’Echo Solidaire !
Pour cette rentrée, nous continuons notre série de portraits avec l’interview de Valérie Gonin, responsable formation au Centre d’Etude Humanitaire de Genève.

Bonjour Valérie, pouvez-vous présenter votre parcours professionnel ?

Je suis Valérie Gorin, je suis Suisse de nationalité. J’ai vécu très longtemps à l’étranger avec un grand intérêt pour tout ce qui est multiculturel. J’ai fait toutes mes études en Suisse, d’abord un master en histoire à l’Université de Genève en 2004, puis, j’ai opté pour une thèse de doctorat en sciences de la communication. Après avoir passé un certain temps dans l’enseignement secondaire, j’ai réalisé que j’avais envie d’aller chercher plus loin. Je suis très curieuse. Et du coup, je me suis consacrée à la communication, mais avec déjà un intérêt très marqué pour l’humanitaire. Et donc, j’ai travaillé surtout sur tout ce qui était couverture médiatique et journalistique des crises humanitaires. Actuellement, je travaille au Centre d’Etudes Humanitaires, depuis 2005 de manière temporaire, ensuite de manière stable depuis 2011, où j’ai toujours été responsable des cours en histoire et ensuite de la communication. Depuis 2019, je suis responsable des enseignements.

Quel était votre motivation à rejoindre le Centre d’Etudes Humanitaires ?

Au départ, je voulais être humanitaire. C’était un de mes objectifs professionnels. Dans ma famille, on a beaucoup de gens qui travaillent dans le milieu humanitaire et, malheureusement, avec des fins parfois tragiques. J’ai perdu des proches victimes d’attaques armées sur le terrain.

Pour moi, ça été une prise de conscience dans les années nonante : l’humanitaire n’était pas du tout en milieu fait que de bonnes intentions. Fin de mon adolescence, il y avait un côté très héroïque, très mythique à ce métier. Il y avait cette idée un peu naïve que les personnes qui sont là pour aider, pour soigner, pour aider à reconstruire ou pour aider à « réparer » après une crise ; ces personnes-là étaient respectées. Je pensais que c’étaient des valeurs très universalistes. Et puis, en prenant conscience, ça a été un choc dans la famille et surtout pour moi, où je me suis dit je n’ai pas forcément envie d’aller dans un milieu qui pourrait être relativement dangereux.

C’était vraiment une prise de conscience très forte, mais avec une fascination pour tout ce qui s’y rapporte, notamment tout ce qui est lié aux conflits armés. Donc, en travaillant et en étudiant, j’ai toujours eu des liens avec l’humanitaire. En découvrant le Centre d’Etudes Humanitaires, j’ai vu qu’il y avait pas du tout de cours en histoire. Ça m’a beaucoup surprise : historiquement, il y a eu des conflits armés très violents aux 19ème et 20ème siècles, dans lesquels il y avait eu des mutations très importantes du milieu humanitaire et des prises de conscience. Or, le passé offre des similitudes avec les problématiques et les dilemmes auxquels sont confrontés les humanitaires aujourd’hui. Même si c’est peut-être un peu naïf de se dire que les humanitaires pourraient apprendre de l’histoire, il faut être très prudent parce qu’il y a beaucoup de différences à tous les moments et à tous les contextes.

J’avais pris contact avec le responsable du master à l’époque et j’avais proposé que moi et mes collègues on monte une semaine en histoire. L’idée était justement de faire prendre du recul aux humanitaires et de se confronter aux expériences passées. L’idée, ce n’était pas de donner un cours d’histoire ultra académique, c’était d’apprendre de l’expérience. Je pense que c’est quelque chose qui est fondamental dans ce centre. Le partage d’expériences, mais aussi d’expériences passées sur lesquelles on a pu écrire, sur lequel on a pu prendre du recul et sur lequel on a pu avoir un regard critique. Un regard critique qu’on n’a pas toujours aujourd’hui : quand on travaille sur le terrain et qu’on a un peu le nez dans le guidon et qu’on sent qu’il y a beaucoup de choses qui se passent, qui sont critiques, mais qu’on n’a pas le temps de s’arrêter. Cette semaine d’histoire a été extrêmement positive et on a vu qu’il y avait une très forte implication des étudiants et qu’il y avait une demande de plus en plus forte. Au début, c’était une seule journée d’histoire, ensuite, on est passé à une semaine.

Petit à petit, j’ai pris de plus en plus de place dans ce centre parce que c’est le milieu professionnel où je me retrouve le mieux, mais aussi parce que je travaille sur des sujets que j’apprécie énormément. Je travaille avec des gens extrêmement riches en expérience, des professionnels, des adultes en cours de formation continue, qui ont un regard tout à fait précis sur ce qu’ils font et sur ce qu’ils sont, que je n’ai pas avec les étudiants plus jeunes qui démarrent, par exemple, dans un Bachelor ou un Master initial, qui n’ont pas ce regard critique parce qu’ils n’ont simplement pas été confrontés à la vie active.

Pour moi, c’est beaucoup plus riche. J’envisage la formation non pas comme un processus où il y a une personne qui a tout le savoir et qui l’explique aux autres, mais beaucoup plus comme un partage de connaissances, un partage de regards. Moi, j’ai lu et étudié des choses. Les participants au programme, ils ont aussi lu et étudié des choses qu’ils peuvent aussi partager. Mais surtout, ils ont les aspects très pratiques et eux se sont confrontés vraiment aux enjeux de l’humanitaire.

Je pense que c’est la meilleure manière d’envisager un enseignement, de coconstruire ensemble, de parcourir des choses. Je trouve que c’est le seul milieu où je peux enrichir mon expérience et approfondir mes questions de recherche qui n’auraient pas la même portée si je n’avais pas affaire à des professionnels humanitaires. C’est probablement un des seuls endroits où on peut se rencontrer vraiment.

Selon vous, pourquoi un travailleur de l’humanitaire doit faire (ou pas) une formation ?

C’est déjà un point fondamental pour tous les métiers, quel qu’il soit. Une mise à niveau est essentielle parce que les métiers évoluent comme aussi les cadres normatifs, les cadres de référence, les avancées technologiques, les découvertes scientifiques, tout ça évolue. Dans chaque métier il y a le besoin, à un moment donné, de se dire que ce qu’on a appris il y a 30 ans, c’est peut-être plus totalement au goût du jour et qu’il faut peut-être se remettre à niveau.

Plus spécifiquement pour l’humanitaire, la formation est importante parce qu’on a vu quand même un gros changement : il y a une vingtaine d’années, on cherchait peut-être plus des profils de gens qui étaient prêts à voyager, qui étaient célibataires, qui étaient prêts à affronter des cultures différentes, qui n’avaient pas peur d’aller loin pendant longtemps sans forcément être très en contact avec leur famille ou leurs proches.

Je ne parle pas des métiers hypers spécifiques comme médecins, infirmières, logisticiens où on a toujours recruté dans les milieux spécifiques. Mais de manière plus générale, ceux qui exercent une fonction plus polyvalente. Je pense aux chefs de projet, chefs de mission, délégués, etc. Selon les organisations, il y avait un recrutement qui était plutôt général, parfois un peu amateur. En gros, pour faire caricature, ce sont un peu les gens qui avaient le goût de l’aventure.

L’humanitaire s’est tellement renforcé et devenu tellement un ensemble de professions (on parle aujourd’hui de niches en matière d’activité) que c’est impossible d’avoir des profils polyvalents. Il y a eu des erreurs, certes, mais les organisations sont devenues tellement grosses et elles se sont professionnalisées. Il y a eu un besoin de recruter dans chaque secteur d’activité des gens beaucoup mieux formés et une partie de cette formation, elle se fait à l’université.

Il y a eu un débat, il y a une quinzaine d’années : si on a un master en sciences politiques ou en relations internationales, est-ce que ça nous rend meilleur analyste, meilleur spécialiste de négociation vis-à-vis de quelqu’un qui a passé 15 ans sur le terrain à faire un peu de tout et qui a finalement rencontré beaucoup de groupes armés ? C’est un débat qui continue. L’expérience de la pratique et l’expérience sur les bancs de l’école.

Il y a une difficulté, peut-être, dans ce métier-là, c’est la capacité de faire la différence entre la motivation d’une personne « à faire le bien » et les réalités du terrain.

Dans le recrutement, on a vu de plus en plus au sein des organisations de recruter des personnes qui avaient un savoir plus théorique. Donc, ça a aidé à la création de formations spécifiques à l’humanitaire à l’université. Il y a aussi des formations à l’interne parce que chaque organisation, finalement, aime pouvoir former les gens selon ses besoins mais aussi selon son cadre, selon son système de pensée qui est effectivement parfois problématique (pas que dans l’humanitaire, dans d’autres milieux aussi).

Il y a une difficulté, peut-être, dans ce métier-là, c’est la capacité de faire la différence entre la motivation d’une personne « à faire le bien » et les réalités du terrain. Un terrain qui a pris conscience d’une part des enjeux très complexe des crises mais aussi de la multitude d’activités qui sont menées dans une opération humanitaire. Il y a des besoins de personnes, de ressources, en infrastructure… donc on va recruter différents spécialistes. Il faut les faire cohabiter, donc ça nécessite des formations dans tous les domaines de l’humanitaire (du management, au microcrédit, à la psychologie, aux soins infirmiers…). Pour donner ces formations, il y a une partie organisée par les ONG avec l’idée d’intégrer les gens dans la modalité de l’organisation. Il y a aussi les universités et les centres qui jouent un rôle dans la capacité de sortir du cadre institutionnel (d’une ONG) et de se repositionner par rapport à ce qu’est devenu l’humanitaire et de sortir simplement de ce récit des bonnes intentions, de cette idée de faire le bien, et de prendre conscience des outils très spécifique des métiers de l’humanitaire et du système humanitaire. Un système humanitaire que l’on appelle aussi le milieu, ou le secteur, ou l’écosystème… avec ces différents mots, on voit la difficulté à saisir exactement ce qu’est devenu l’humanitaire, donc les universités sont là pour prendre du recul et aider à penser ce qu’est devenu ce système et, parfois, à acquérir un savoir-faire.

La formation permet aux Junior managers, qui ont une expérience de travail plus courte, souvent dans la même région/pays, qui n’ont pas encore été suffisamment confrontés à plusieurs contextes humanitaires et activités, de prendre conscience de ce milieu si fluctuant et de ce à quoi ils vont pouvoir être confrontés.

Puis il y a les seniors, qui ont 10-15 ans d’expérience (voir plus) et qui sont d’une part fatiguée du métier, qui sont désabusés et qui se posent beaucoup de questions. Ils ont accumulé une expérience extraordinaire mais ils ont vu et entendu beaucoup de choses qui, au fil des années, les ont dérangés mais ils n’ont jamais pu prendre le temps pour se poser et réfléchir et de donner encore un peu de sens à ce qu’ils sont en train de faire.

La formation c’est aussi un moment de pause, je pense qu’il y a vraiment une prise de distance qui est nécessaire sur le plan mental et qui va faire du bien pour la suite professionnelle. Je pense que, pour beaucoup personnes, c’est une manière de prendre conscience de ce qu’ils ont fait et aussi de ce qu’ils ne veulent plus faire. D’être plus conscient dans quel secteur d’activité ou organisation ils peuvent travailler et qui répondent à leurs valeurs.

La formation continue permet d’avoir des outils et un savoir-faire plus ciblé au sein d’une approche très spécifique (par exemple la négociation) qui permet, sans devenir un spécialiste, d’aborder le sujet avec un peu plus de légitimité. Ou alors ça permet aussi de se confronter à des formations qui montrent finalement quels sont les sujets « les plus demandés, les plus à la mode » dans l’humanitaire. C’est dynamique, il y a 15 ans, on ne voyait pas le développement des formations qui ciblent la communication ou les droits de l’homme comme le plaidoyer, la protection et la négociation. Je ne veux pas dire que ça n’existait pas dans le milieu humanitaire, mais la formation dans ces domaines est apparue récemment car l’humanitaire se rapproche aussi au développement et du Peace Building. Donc l’humanitaire intègre des pratiques beaucoup plus transversales qui vont au-delà de l’humanitaire « traditionnel ».

Est-ce qu’il y a un lien entre la recherche académique et l’humanitaire ?

Il y a un lien évidemment parce que l’humanitaire, encore une fois, est tellement multiforme qu’il est très fascinant pour les chercheurs en sciences sociales, mais pas uniquement. Il y a aussi des chercheurs dans d’autres domaines qui sont plus intéressés aux technologies qui peuvent être utilisées dans le milieu humanitaire (exemple : l’EPFL de Lausanne). Les chercheurs voient l’humanitaire comme un milieu riche. Mais il y a des différences : le monde de la recherche a des temps et des démarche plus longs. Le processus de la recherche nécessite plus de temps, on est complètement en dehors du temps de l’urgence qui détermine une bonne partie des activités des humanitaires.

Les deux sont quand même essentiels : d’une part parce que le terrain humanitaire met en jeu des situations, des acteurs et des actions (dans un contexte, un pays, une société civile) que les chercheurs ne rencontrent pas dans leurs circonstances. Donc ça permet d’offrir un milieu de recherche qui est fascinant. Mais c’est difficile : la création d’un pont entre les humanitaires et les chercheurs n’est pas évidente, il y a une grande méfiance des deux côtés. D’autre part parce que les humanitaires font eux-mêmes de la recherche, pas toujours très solide sur le plan méthodologique ou conceptuel, et ce qu’ils recherchent sont des résultats rapides et exploitables. Ils sont aussi sont très demandeurs d recommandations, des solutions pratiques pour améliorer les choses.

Alors que les chercheurs, selon les domaines, sont plus en retrait et ils ne vont pas forcément être là pour faire du policy-making. Ils vont plutôt être là pour analyser le système, prendre du recul. Peut-être, le monde académique se présente comme un espace critique du système humanitaire alors que, du côté des humanitaires, il y a la tendance à ne pas se remettre suffisamment en cause.

Le travail ensemble est difficile parce que premièrement on n’a pas les mêmes financements et deuxièmement parce qu’on n’a pas les mêmes temps et procédures de recherche. Souvent le milieu humanitaire est pris un peu comme un laboratoire d’observation que les chercheurs viennent regarder. Mais les vrais partenariats entre les deux mondes sont difficiles à faire. Il y a aussi une problématique éthique : comment se positionner en tant que chercheur vis-à-vis des populations vulnérables ? On va observer, parfois interviewer des gens, on a toutes sortes des données sur le terrain qui sont confidentielles. Il y a beaucoup de questionnements sur la protection des données des chercheurs et on est confronté à la nécessité d’avoir le consentement.

La recherche est importante et permet justement de mieux comprendre ce qu’est le système humanitaire et ce qu’il est devenu, comment il s’est transformé, quels besoins, quelles réformes… toutes ces questions, ces dilemmes, on a pu les analyser car on avait le recul et le temps pour le faire, dans un cadre plus objectif, on est moins biaisé car on est plus des observateurs que des participants.

Quels conseil vous donneriez à une personne qui veut travailler dans le monde humanitaire ?

D’abord, réfléchir et comprendre le monde et le mot humanitaire. Est-ce que l’humanitaire représente pour nous une action de soigner quelqu’un, ou plutôt défendre des droits, est-ce qu’on se voit dans des terrains de guerre (ou pas). Il faut donc réfléchir aux contextes dans lesquels on aimerait travailler et puis ensuite aux actions qu’on aimerait mener… pour pouvoir, d’une part, comprendre si on est bien préparé pour aller dans un contexte de conflit armé (par exemple), ça ne convient pas forcément à tout le monde mais il faut s’attendre à le faire dans l’humanitaire. D’autre part il faut comprendre aussi quel type d’action on veut mener, je pense que c’est important. Si quelqu’un est très activiste, qu’il veut se battre pour les droits humains, les droits de certaines minorités, etc. le milieu humanitaire n’est pas le plus adapté puisqu’il est plus limité comparé au milieu des droits de l’homme.

Ensuite, c’est aussi important de réfléchir un peu et de s’informer sur le panorama d’organisations qui existent pour pouvoir mieux se situer entre nos idéaux personnels (notre imaginaire) et ceux de l’organisation et leur action.

Le marché de l’humanitaire est difficile, surtout comme premier travail. Et souvent, lors de la recherche d’emploi qui peut être très longue et frustrante, on part avec la première organisation qui dit « oui ». C’est vrai que si on peut se donner l’opportunité de bien rechercher et d’attendre, ça permettra de trouver un travail qui puisse être en adéquation avec qui on est et d’éviter des désillusions, mais aussi de prendre le temps de connaître ce milieu qui n’est pas facile et aussi simpliste (comme beaucoup de gens pensent).

Je pense que c’est aussi important de voir les conditions proposées par l’organisation : les conditions salariales, de vie… mais aussi les questions de la préparation pour une première mission. Les organisations ne sont pas toutes au même niveau : il y a des organisations qui ont un long processus de préparation à tous les niveaux (psychologiques, formations, managérial, etc.) et d’autres qui vont organiser juste quelques petits briefings.

Mon conseil est d’essayer d’arriver dans le métier le moins naïf possible. C’est sûr qu’il faut être préparé au travail de l’humanitaire et je dirais aussi que l’expérience de volontariat en milieu associatif peut jouer un rôle. Mais là aussi… on peut parfois passer des années à faire du volontariat et du bénévolat dans certaines organisations qui exploitent ce type de statut car il est gratuit. Il faut faire attention. Même chose pour les stages. Avoir fait du volontariat ou un stage n’est pas quelque chose qui va mener à un travail stable dans l’organisation. Préparer votre projet professionnel, se donner du temps, sans se précipiter sur le premier job, car il peut ne pas vous donner de satisfaction ou vous faire atterrir dans une organisation que vous n’appréciez pas. C’est le devoir de la personne de se renseigner, de se former, de s’informer pour ne pas arriver dans le milieu naïvement et d’être le plus proche possible des réalités du terrain.

Avec votre regard plus académique, comment vous voyez l’aide humanitaire dans 5 ans ?

L’aide humanitaire est traversée par des grands bouleversements parce que, en fait, c’est simplement un reflet des mobilisations sociales qui agitent nos sociétés récemment. Ces dernières années on a vu quand même passer des grands bouleversements sociaux et politiques : il y a eu le mouvement du #MeToo et les violences sexuelles, il a eu le mouvement #BlackLivesMatter qui a fait réémerger la question du racisme et des problématiques « colonialistes ». L’humanitaire n’y échappe pas, l’humanitaire est toujours lié à ce qui se passe dans la société. Donc, on se demande à quel moment ces mouvements vont toucher de plein fouet l’humanitaire, notamment la question qui touche l’héritage colonial, qui est encore très présente dans l’humanitaire.

Un grand questionnement dans le futur de l’humanitaire est s’il faut décoloniser l’aide, est-ce que le mot « décolonisation » est le bon terme ? On sait qu’il y a des rapports de force, des rapports inégaux qui existent dans les organisations humanitaires, dans les différents statuts (staff local ou expatrié). Il y a des rapports de forces entre les organisations elles-mêmes notamment sur la question de la récolte des fonds. Les grandes organisations ramassent beaucoup plus d’argent parfois au détriment d’acteurs plus modestes mais avec des activités très remarquables. Et aussi les rapports de force entre les organisations, les bailleurs et les gouvernements. Il y a beaucoup de craintes pour le financement de l’humanitaire dans le futur du fait que la partie payée par les gouvernements (les subventions) est en diminution. Le secteur privé et d’autres pays (exemple : Chine, Turquie, Arabe Saoudite) sont en train d’émerger avec des traditions humanitaires différentes. Qu’est-ce que ça veut dire pour une organisation qui reçoit de l’argent d’une entreprise qui renforce l’instabilité politique dans un pays ou qui accentue des conflits armés, ou des compagnies qui se sont faits de l’argent en exploitant des populations pauvres ?

Un autre enjeu, lié toujours au rapport de forces, c’est de localiser l’aide humanitaire. C’est un terme qui à la fois est pratique et en même temps qui ne veut pas dire grand-chose parce que l’aide locale a toujours existé. Quand il y a des cataclysmes, c’est la population locale qui répond en premier. Donc localiser l’aide dans le futur, est-ce que ça veut dire que les organisations internationales vont être en deuxième plan pour que les populations locales puissent prendre en charge la crise, ou que l’argent ira directement aux organisations locales, ou que les organisations internationales vont continuer à recevoir massivement l’argent et ensuite le distribuer en collaborant directement sur place ? On ne sait pas, mais il y a effectivement un besoin qui s’est manifesté même si les principales organisations internationales restent sur-représentées dans les crises et effectuent une grande partie du travail et qu’elles n’ont pas mis sur pied des moyens pour laisser la population locale gérer elle-même. Aujourd’hui, on a plus de moyens et d’outils pour entendre les critiques, les besoins, les feedbacks, les populations affectées ont plus de moyens pour se manifester, de se faire entendre. Mais cela n’a pas inversé la logique : de laisser les gens faire, d’écouter ce dont ils ont besoin, de donner les moyens et d’arrêter de faire les choses à leur place. Ceci est encore un débat philosophique parce que concrètement on n’a pas du tout constaté un effacement des grandes organisations humanitaires qui pourraient laisser la place à la population et aux organisations locales.

Le troisième point, c’est justement la formation. Je reviens sur la bonne vieille histoire d’apprendre à une personne à pêcher le poisson pour qu’elle puisse être autosuffisante. C’est un peu la même idée pour la formation : au lieu d’avoir toujours les organisations qui sont présentes sur place (souvent avec du personnel étranger), il faut trouver les moyens de mieux former la population sur place pour qu’elle ait suffisamment de ressources pour être capable elle-même de prendre en charge la crise. Il y a la nécessité de pouvoir former à tous les niveaux, différentes catégories de la population. C’est aussi pour ça que notre centre met à disposition des formations en ligne pour qu’elles soient facilement accessibles, ou de délocaliser la formation en allant directement dans les régions dans lesquelles il y a une forte présence humanitaire. Travailler ensemble avec les universités du sud pour mettre sur pied des formations qui répondraient aux besoins des populations locales sans que ce soit, encore une fois, tout centralisé par des universités occidentales avec des enseignants occidentaux. Donc de décoloniser l’approche et laisser la pluralité des points de vue, la pluralité des formateurs dans l’humanitaire pour qu’on puisse ensemble construire des cours et formations sur place qui s’adressent directement aux besoins des populations concernées et qui soit plus inclusif de leur système de pensée.


Images : Geneva Center of Humanitarian Studies
Centre d’Etude Humanitaire de Genève : https://humanitarianstudies.ch

De Lisa Merzaghi

Infirmière pédiatrique spécialisée en médecine tropicale et aide humanitaire

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