Plateforme « Femmes solidaires » : un groupe de femmes se mobilisent pour les personnes déplacées internes au Burkina Faso.

La plateforme « Femmes Solidaires » est un groupe de discussions WhatsApp sur lequel des femmes sensibles aux questions humanitaires organisent des collectes de don destinées aux personnes déplacées internes du Burkina Faso.

Créé le 23 octobre 2020, la plateforme a déjà organisé quatre opérations de collecte et de distribution de dons en espèce et en nature sur des sites de personnes déplacées internes (PDI). Essentiellement constitués de vivres de première nécessité, de vêtements, de chaussures, de plats, de pagnes etc. les dons ont été distribués sur trois sites de déplacés dans la région de Ouagadougou : Panzani, Kalgondé, Kamboissin. Environ 900 personnes ont pu profiter de la distribution.

La plateforme « Femmes solidaires » a pour objet d’appuyer les femmes et les enfants qui sont dans le besoin. En effet, le contexte sécuritaire du Burkina Faso a pour conséquence de nombreux déplacements de populations, principalement des femmes et des enfants qui quittent leur foyer et deviennent ainsi vulnérables. C’est pour venir en aide à ces personnes que Salamata Konate Sidibe s’est engagée : « on a mis en place une plateforme où nous sommes plus d’une centaine de femmes et régulièrement nous organisons des actions de solidarité pour soutenir les personnes déplacées internes ». Le rôle de la plateforme est d’apporter un soutien moral, psychologique, financier et en nature, aux femmes, aux enfants et aux hommes qui sont dans le besoin.

Organisation de la plateforme Femmes solidaires

Via le groupe WhatsApp, composé d’une centaine de femmes, Salamata et d’autres bénévoles organisent des appels aux dons. « L’objectif est que chaque femme du groupe mobilise son entourage afin de recevoir un maximum de contributions » explique la fondatrice et coordinatrice, Salamata. Chacun peut donner ce dont il a envie, ce peut être des vêtements, des chaussures, certains donnent de l’argent qui va ensuite être transformé en vivres : « des sacs de riz, des bidons d’huile, des paquets de sucre, nous achetons des produits de première nécessité » ajoute Salamata, afin d’être distribué sur les sites. Pour l’équipe, la collecte va prendre deux à trois mois. Une fois rassemblés, quelques femmes de la plateforme déballent et trient les dons de différentes natures pour ne garder que ce qui est utile aux PDI.

« Il faut quand même donner ce que toi-même tu peux porter, ce qui est un peu respectable »

Salamata Konate Sidibe

Ensuite, il faut chercher un point de stockage dans la ville de Ouagadougou avant d’organiser la distribution, Salamata raconte : « Nous définissons un jour où nous allons en équipe pour remettre les dons. Nous identifions un site ou deux, ça dépend de ce qu’on a eu et de si c’est assez consistant pour plusieurs sites ». Avant de se rendre sur le site, les femmes préviennent les responsables de ces derniers pour les informer de leurs venues afin d’être bien accueillies.

Dons apportés sur un site de PDI par la plateforme Femmes solidaires

Aujourd’hui la plateforme n’a pas encore les papiers pour être reconnu et les femmes travaillent principalement en ligne, via le groupe WhatsApp. Salamata a eu l’idée de ce projet avec sa sœur, elle en a parlé à certaines femmes autour d’elle et celles qui étaient intéressées ont été ajoutées au fur et à mesure sur le groupe. Le recrutement se fait par « identification », lorsque Salamata rencontre des femmes investies, elle leur propose de travailler pour la plateforme. Aujourd’hui elles sont une centaine de femmes, dont la moitié est vraiment active et participe aux activités. Quant aux contributions, elles arrivent de tout le territoire du Burkina Faso, mais l’action de la plateforme « Femmes solidaires » se limite pour le moment à Ouagadougou.

Les sites de déplacés internes

Sur les sites, l’équipe de la plateforme constate que les femmes et les enfants sont en supériorité numérique. C’est notamment pour cette raison que la collecte leur est destinée, « mais si on reçoit des tenues d’hommes nous donnons, puisque de toute façon sur les sites il y a des hommes aussi qui peuvent en profiter » ajoute la fondatrice.

Tous les trois mois l’opération se renouvelle, le besoin est permanent et le nombre de personnes déplacées ne cesse d’augmenter au Burkina Faso. À la date du 30 septembre 2022, 1.719.332[1] personnes déplacées étaient enregistrées. « On ne parvient pas à couvrir même l’ensemble des sites mais nous faisons de notre mieux » explique, désespérée, Salamata. Jusqu’à présent, le groupe n’est intervenu que dans la ville de Ouagadougou or il y a des déplacés partout dans le pays. Les femmes ambitionnent d’élargir leur action et de mettre ces opérations dans les autres régions pour que toutes puissent être couvertes.

Pour le moment, trois sites ont été visités, l’un d’eux a reçu deux fois des dons grâce à la plateforme. Ces trois sites ne sont pas reconnus par l’État. En effet, le gouvernement a encore du mal à assumer que des déplacés internes se trouvent au sein de la capitale, c’est pourquoi certains de ces sites n’obtiennent aucun soutien de la part des autorités. De plus, les sites sont parfois surpeuplés, Salamata estime que près de 400 à 500 personnes reçoivent leur aide.

Perspectives de la plateforme

Pour le moment, les femmes en dehors de Ouagadougou ne sont pas assez nombreuses pour collecter suffisamment de dons à redistribuer dans les sites de leur localité. C’est pour cela qu’elles centralisent tout et que les femmes de la capitale organisent des distributions sur les sites à proximité. L’objectif à long terme serait d’élargir et de renforcer les groupes de femmes en région pour qu’ils gagnent en autonomie et délivrent des dons aux sites de leur localité. Salamata explique qu’il faut avoir un responsable pour chaque région et que pour le moment le manque de ressource ne permet pas de mettre cela en place.

Les différentes perspectives de la plateforme « Femmes solidaires » sont :

  • Élargir la plateforme en invitant des personnes ressources, qui s’intéressent à l’humanitaire, à la solidarité, à rejoindre la plateforme ;
  • Renforcer l’organisation interne, tant à Ouagadougou que dans les régions ;
  • Renforcer la stratégie de mobilisation des ressources en communiquant plus sur ce que fait la plateforme pour que les gens puissent mieux contribuer et de façon plus concrète ;
  • Devenir une ONG, une association reconnue, c’est-à-dire que le groupe WhatsApp se développe et fasse des démarches au niveau de l’administration pour être reconnu comme une structure en bonne et due forme. Les papiers permettent d’approcher des partenaires, faire des mobilisations et des entrées de fonds pour répondre aux besoins des PDI.

Cette plateforme est essentielle parce qu’« aujourd’hui nous avons presque dépassé les deux millions de PDI et tous les jours ça augmente. Quand tu parcoures la ville de Ouagadougou, partout, au niveau des feux tricolores, dans les rues, ce sont des femmes déplacées qui sont là en train de quémander, elles demandent à manger. Elles sont venues sans rien, donc même pour la nourriture c’est compliqué. C’est une situation déplorable »

Salamata Konate Sidibe

Dans leur perspective de formalisation, la plateforme souhaite également encourager les jeunes qui font partie des déplacés à la formation. La fondatrice explique que les femmes pourraient identifier des structures qui accueilleraient des jeunes en stage. « Dans les métiers de la fabrication des huiles, de la mécanique, de la couture, du ménage, de l’électricité, pour former de jeunes déplacés à leur métier au lieu d’aller dans la rue avec leurs parents quémander, c’est mieux de les diriger vers des choses pérennes » continue Salamata.

« Il faut donc monter un projet pour changer les mentalités »

Salamata Konate Sidibe

Enfin, la plateforme ambitionne également de faire du plaidoyer pour que l’État recense tous les sites de déplacés internes y compris ceux de la capitale.

Groupe de personnes déplacées internes avec Salamata Konate Sidibe (en rouge debout à droite)

Contexte sécuritaire au Burkina Faso et personnes déplacées internes

Le Burkina Faso est depuis 2015 le théâtre d’opérations de l’expansion de groupes djihadistes permise grâce à différents facteurs de crise ; les tensions foncières, le départ de Blaise Compaoré, qui avait obtenu des accords avec des groupes radicaux, la compétition pour des terres riches en ressources naturelles, le banditisme rural ou encore la stigmatisation entre certaines communautés. Ces groupes armés « exploitent les fractures internes au monde rural pour recruter parmi les victimes de l’insécurité foncière comme parmi les bandits de grand chemin »[2]. Aujourd’hui, ils semblent être moins focalisés sur la religion que sur une volonté de chasser l’État actuel des territoires ruraux en vue d’y instaurer leur vision de la Charia (loi islamique), c’est-à-dire essentiellement leur domination.

De son côté, l’appareil sécuritaire de l’État peine à lutter contre les groupes djihadistes conduisant aux coups d’État de janvier puis d’octobre 2022[3]. Le « manque de capacités humaines et matérielles des forces de défense et de sécurité est un frein à la lutte contre-insurrectionnelle »[4]. La faiblesse des moyens aériens et le petit nombre d’unités spéciales formées révèlent ce manque de capacité. Les autorités ont intensifié la réponse militaire depuis la hausse de l’insécurité en 2018, mais la menace ne s’est pas réduite et les interventions « ont peut-être même aggravé la situation »[5]. En réponse à ces attaques récurrentes, « les représentants de l’État (forces de l’ordre, fonctionnaires, etc.) ont abandonné des pans entiers de ces zones »[6] ce qui laisse le champ libre aux radicaux.

Dans ce contexte, toutes les régions accueillent des sites de déplacés internes. Mais certaines sont plus touchées que d’autres. La région du centre nord (chef-lieu Kaya) et la région du Sahel, accueillent plus de déplacés que la région du haut bassin par exemple. Le porte-parole du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (UNHCR) déclare que « les populations d’accueil sont à un point de rupture car elles partagent le peu de ressources dont elles disposent, tout en étant confrontées à la pauvreté, à des services de santé tendus et à des moyens de subsistance qui disparaissent rapidement »[7].

« Il faut oser dire qu’aujourd’hui le Burkina Faso est entré dans une crise humanitaire »

Salamata Konate Sidibe.

Pour Salamata, chacun doit apporter sa contribution, ça ne doit pas être seulement l’État. Le gouvernement seul ne peut pas absorber tous les problèmes actuels, il faut que chacun contribue de façon individuelle ou collectivement pour répondre la crise des déplacés, « chacun à son niveau doit apporter sa pierre pour qu’ensemble nous puissions gérer le problème ».


Contacter la plateforme par e-mail
Crédit images : Plateforme femmes solidaires
Illustration : Arnaud Christian Bassole
Sources :

[1] https://reports.unocha.org/fr/country/burkina-faso/
[2] https://www.crisisgroup.org/fr/africa/sahel/burkina-faso/287-burkina-faso-sortir-de-la-spirale-des-violences
[3] https://www.franceculture.fr/emissions/l-invite-e-des-matins/burkina-faso-les-raisons-d-un-coup-d-etat-avec-marc-antoine-perouse-de-montclos
[4] https://www.crisisgroup.org/fr/africa/sahel/burkina-faso/287-burkina-faso-sortir-de-la-spirale-des-violences
[5] https://www.crisisgroup.org/fr/africa/sahel/burkina-faso/287-burkina-faso-sortir-de-la-spirale-des-violences
[6] https://www.observatoirepharos.com/pays/burkina-faso/sous-participation-des-deplaces-internes-au-processus-electoral-du-burkina-faso/
[7] https://www.observatoirepharos.com/pays/burkina-faso/sous-participation-des-deplaces-internes-au-processus-electoral-du-burkina-faso/

De Manon Dejean

Journaliste

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