Migrants à Calais, entre détresse et épuisement

À Calais, six ans après le démantèlement officiel du campement des migrants surnommé la jungle de Calais, les exilés vivent encore dans une précarité extrême. Entre 900 et 2000 migrants sont présents dans ces installations de fortune. Chaque jour, des opérations policières sont menées en vue de les déloger. Et bon nombre d’entre eux tentent régulièrement, souvent en vain, de franchir la frontière franco-britannique. Devant la médiocrité des conditions de vie des migrants, les associations dénoncent les mesures mises en place et continuent d’aider les exilés.

Des opérations de police pour disperser les migrants

En 2016, lors du démantèlement de la “jungle” de Calais, près de 10 000 migrants survivaient dans ce bidonville. Cinq ans après, les installations sauvages n’ont jamais vraiment disparu et les tensions demeurent. L’objectif est clair : empêcher tout “point de fixation”. Et pour répondre à cette volonté de la préfecture, les forces de l’ordre appliquent les consignes. Ainsi, toutes les 48 heures, les campements de la ville sont évacués. 

Or, la méthode d’évacuation des campements a évolué. Dans les mois précédents, ces opérations se déroulaient tôt le matin. À l’arrivée de la police, les migrants avaient déjà quitté les lieux en emportant leurs biens. Ils patientaient à quelques mètres de là et revenaient aussitôt. Désormais, les forces de l’ordre interviennent à tout moment de la journée. De sorte que ces opérations de démantèlement successives intervenant tous les jours ou tous les deux jours ont pour corollaire la dispersion des migrants effrayés par les autorités. Dès lors, le soutien des acteurs associatifs s’en trouve affaibli puisqu’ils ont de plus en plus de mal à les repérer pour répondre à leurs besoins.

François Guennoc, président de l’association l’Auberge des migrants commente : « Cela signifie que les migrants qui sont partis pour chercher à manger ou bien prendre une douche reviennent et voient parfois que leur tente et toutes leurs affaires ont été embarquées ». En découlent des conséquences désastreuses pour les exilés, contraints de dormir dans la rue sans protection. 

Dans un tel contexte, pour empêcher les migrants d’accéder à l’autoroute et de monter à bord des camions en partance pour l’Angleterre, un mur de barrières a été érigé sur l’autoroute A16. Selon la société Getlink (précédemment Groupe Eurotunnel) qui finance les opérations, ces installations visent à protéger les chauffeurs et les migrants, mais elles prétendent également faciliter l’intervention de la police. Depuis la crise migratoire de 2015, 65 km de grilles ont déjà été installées dans le secteur.

La précarité augmente, les tensions persistent

À Calais, après vingt ans de crise humanitaire, il n’est que de constater la détresse et l’épuisement. D’après les données de la préfecture du Pas-de-Calais et des associations, entre 900 et 2000 migrants vivent en permanence dans des lieux de vie informels. Il s’agit principalement de Soudanais, d’Afghans, d’Iraniens, de Syriens et d’Érythréens, parmi lesquels de plus en plus de femmes et d’enfants.

À cela s’ajoute un arrêté préfectoral en vigueur depuis septembre 2020. Celui-ci interdit la distribution gratuite de denrées alimentaires par les associations non mandatées par l’État, dans une partie du centre-ville de Calais. Dès lors, les travailleurs de l’humanitaire s’alarment quant à leurs moyens d’apporter leur soutien aux populations.

Et pour ne rien arranger, des évacuations de campements ont lieu quotidiennement. À ce propos, en janvier 2021, Louis Witter, photojournaliste indépendant et son confrère Simon Harry, dénoncent une entrave à la liberté d’informer. Les deux journalistes s’étaient  vus interdire l’accès aux différents sites d’évacuation de camps de migrants. Ils avaient été exclus des périmètres de sécurité sans qu’aucun critère, par rapport à ces zones de délimitation, ne soit fixé.

Par ailleurs, depuis le mois de janvier 2021, plus de 8000 exilés ont rejoint les côtes de l’Angleterre à bord de petites embarcations de fortune, presque autant que sur l’ensemble de l’année 2020. Le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, recommande un renfort de la présence policière afin de sécuriser davantage la frontière franco-britannique tout en luttant contre les passeurs. Ces derniers organisent un véritable trafic humain et exploitent les migrants qui tentent désespérément de rejoindre le Royaume-Uni. Face à ce fléau, les forces de l’ordre sont dépassées. Selon les chiffres, un passeur prendrait sous sa coupe quatre migrants tandis que la brigade mobile de recherche compte seulement une trentaine d’agents.

Force est de constater que la situation migratoire continue d’alimenter les tensions sur la côte d’Opale. D’après la préfecture du Pas-de-Calais et la municipalité, le nombre de plaintes est en constante augmentation depuis un an. Les calaisiens résidant à proximité des campements se plaignent des nuisances et des agressions liées à la consommation d’alcool. Natacha Bouchart, le maire de la ville, évoque des riverains “exaspérés” par la situation. C’est aussi ce que rapporte une étude publiée en mai 2021 par Amnesty Internationale. L’enquête révèle que les habitants lassés et découragés sont inquiets pour la situation économique de la ville ainsi que pour l’image de leur commune. 

L’indignation des associations

En attendant, les associations dénoncent l’absence de solutions pérennes et tentent de s’adapter. L’interdiction des distributions de vivres par les associations non mandatées par l’État inquiète beaucoup les acteurs de l’humanitaire. En effet, seulement un tiers des migrants présents à Calais bénéficierait des distributions de l’association La Vie Active, mandatée par l’État. Et il s’avère que l’eau est ce qui manque le plus. 

D’autres équipes comme celle d’Utopia 56, une association créée en 2015, effectuent des maraudes de jour comme de nuit. Les bénévoles sillonnent la ville et les campements en tentant d’apporter un soutien aux migrants. Utopia 56 travaille en collaboration avec l’Auberge des migrants, association présente dans le Calaisis depuis 2008. Cette dernière prépare et distribue du bois afin d’offrir un peu de chaleur aux exilés. Quant aux membres du collectif HRO, équipe inter-associative, chargé d’observer et d’analyser les opérations de police, ils témoignent :  « Les expulsions les [migrants] rendent très vulnérables. Les personnes sont épuisées physiquement et psychologiquement ». Et concernant les démantèlements survenant à toute heure de la journée, ils analysent : « L’objectif est de surprendre les personnes ». À Calais et dans la région, HRO a recensé plus de 1000 expulsions en 2020, ce qui complique leur accès à l’eau potable, à la nourriture, aux sanitaires et aux soins. L’association souligne “des atteintes graves à la dignité des personnes ».

Ainsi, dans un rapport rendu en février 2021, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), s’insurge contre l’État et dénonce une défaillance dans la prise en charge des exilés vivant dans le nord de la France. La CNCDH appelle à faire cesser la politique sécuritaire dite du “zéro point de fixation”. Elle dénonce également une mauvaise prise en charge des mineurs isolés : « Un mineur non accompagné étranger est avant tout un enfant, qui a le droit de bénéficier de la protection de l’enfance et ses besoins essentiels doivent être garantis. » Et pour une meilleure prise en charge des personnes, elle recommande « la création de petites unités de vie, le long du littoral, permettant aux exilés de trouver un lieu sécurisé et un temps de répit propice à une réflexion sur leur projet migratoire.”

Malgré l’intervention des associations présentes dans le nord de la France, les conditions de vie des migrants demeurent encore aujourd’hui infiniment précaires. Les interventions de police ne font que renforcer l’extrême vulnérabilité des personnes ainsi que la méfiance et le découragement des habitants des communes alentour. En tout état de cause, l’effondrement du gouvernement afghan laisse craindre une nouvelle crise migratoire.


Images : Licences Creative Commons
Sources :
https://www.infomigrants.net/fr/post/33088/reportage–a-calais-les-expulsions-de-campements-aleatoires-fragilisent-davantage-des-migrants-deja-precaires
https://www.infomigrants.net/fr/post/31401/calais–plusieurs-associations-denoncent-des-evacuations-de-campements-sans-mise-a-labri
https://www.infomigrants.net/fr/post/30227/letat-severement-critique-pour-sa-gestion-des-migrants-a-calais-et-grandesynthe
https://www.infomigrants.net/fr/post/34766/calais–de-nouvelles-barrieres-le-long-de-lautoroute-pour-empecher-les-intrusions-de-migrants
https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/07/26/a-calais-apres-vingt-ans-de-crise-migratoire-un-epuisement-generalise_6089528_3224.html
https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/01/04/etre-tenus-a-l-ecart-ce-n-est-pas-normal-deux-journalistes-denoncent-une-entrave-a-la-liberte-d-informer-devant-la-justice_6065179_3224.html


De Virginie Yvrard

Virginie Yvrard, rédactrice Web

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