Crise en Haïti : que se passe-t-il ?

Déjà éprouvé par des événements qui n’ont cessé de rendre le quotidien des Haïtiens difficile, le pays continue sa longue descente aux enfers en vivant une crise actuelle sans précédent. Découvrez l’entretien avec Schneider CHERY, Président-Fondateur de l’ONG Les Prémices du Monde en Haïti.

Pourriez-vous vous présenter et nous en dire plus sur les actions de votre ONG ?

Je suis Schneider CHERY, Président-Fondateur de l’ONG Les Prémices du Monde. Cette ONG a été créée en 2018 avec pour mission de défendre et préserver la vie dans le monde en accompagnant les communautés et pays vulnérables à devenir autonomes. Nos actions sont essentiellement axées sur l’accès à l’éducation, la santé et le développement économique car nous pensons qu’il n’y a pas de société sans éducation, qu’il n’y a pas de vie sans santé et enfin, qu’il n’y a pas d’économie sans la production. À travers nos actions, nous souhaitons nous attaquer à la racine des problèmes et non seulement aux conséquences car tout problème à une origine. Et si rien n’est changé à la base, les mêmes problèmes persisteront.

Il a été difficile de créer un organisme avec cette vision car il est toujours plus urgent de s’attaquer aux conséquences d’un problème qu’à son origine. Nous continuons toutefois dans notre lancée et ne cessons de nous entourer et de travailler en collaboration avec des acteurs progressistes et humanistes comme l’entrepreneur Mr. Philippe Victor CHATELAIN (Directeur exécutif de la compagnie Chatelain Cargo Services S.A) qui n’a pas cessé avec ses bonnes œuvres en faveur de l’organisation, ainsi que l’entrepreneur Mr Wolf Hall (PDG de Titi Lotto) et beaucoup d’autres entrepreneurs Haïtiens qui prennent souvent part à nos projets, notamment notre programme actuel de développement d’inclusion socio-économique pour les jeunes et familles vulnérables dans le pays. À long terme nous aimerions pouvoir partager nos méthodes qui ont marché ici à d’autres situations similaires dans d’autres parties du monde.

Quelle est l’urgence aujourd’hui en Haïti ?

C’est une question qui amène à beaucoup de réflexion car lorsque l’on pense à Haïti, l’urgence est constante. La façon dont les gens vivent ici n’amène pas à définir cela comme une situation d’urgence mais plutôt comme une situation d’extrême urgence. Les mêmes problèmes ont explosé ce qui a engendré des troubles, des casses ou encore des manifestations. La crise économique que traverse le pays a amené des entreprises à fermer quand d’autres ont fait faillite ou ont dû procéder à des licenciements etc. Et tout cela dans un pays déjà fragilisé par le chômage, par la misère et en situation d’urgence et de trouble régulièrement.

Aujourd’hui les problèmes sont toutefois plus conséquents qu’hier puisque la situation que traverse le pays est sans précédent. Plus de la moitié de la population haïtienne vit dans une situation de pauvreté extrême et il est question de personnes qui meurent de faim. Nous sommes à un niveau extrême d’insécurité alimentaire car les produits de première nécessité manquent. Il y a une pénurie de gaz, une difficulté à importer et exporter des denrées alimentaires ainsi qu’une augmentation des prix appliqués par le gouvernement qui a amené le pays à être bloqué pendant 2 mois et à l’être encore par certains endroits. Parmi les zones bloquées il y a des départements sur lesquels nous pourrions compter car ce sont des zones agricoles. Quant au contexte sécuritaire, il est catastrophique. Il y a des troubles quotidiens avec la violence des gangs et les menaces de kidnappings en échange de rançons. Ces mêmes gangs sont amenés à bloquer l’accès à 3 départements depuis maintenant 3 ans. Imaginez alors la situation !

La population est seule face à tout cela car l’État ne fait rien, on a même parfois l’impression que les étrangers sont plus touchés par notre sort que nous-mêmes mais aussi que l’État souhaite conserver sa population dans la misère. Tout le monde essaye de s’en sortir comme il le peut mais malheureusement les mêmes scénarios se répètent et les personnes vulnérables le deviennent encore plus. Notre ONG est par exemple entrée en contact avec le FAES[1] et d’autres acteurs sur la vie nationale pour connaître leur politique et leurs actions face à cette crise qui ronge les familles et enfants Haïtiens, mais rien n’est fait. La population est donc obligée de s’adapter à cette situation et à vivre au jour le jour, on pourrait même dire que certains attendent simplement la mort. 

J’aurais beau vous décrire la situation sur place, elle ne sera jamais aussi réaliste que ce que nous vivons quotidiennement. Il faut savoir que même lorsque les activités reprennent timidement, la réalité est toujours là. Et j’ai bien peur que si rien n’est fait, le spectre de la famine qui plane sur l’île s’abattra en 2023.

Quelles difficultés rencontrent les populations au quotidien pour accéder aux services de base ?

L’handicap numéro 1 pour accéder aux services de base de nombreux Haïtiens c’est l’argent. La crise que traverse déjà le pays à laquelle s’ajoute la crise liée au conflit en Ukraine a amené à une augmentation considérable des prix. On constate parfois une augmentation de 200% voire 300%. Il arrive même que dans la même journée, le prix d’un produit augmente et il faut savoir qu’en Haïti les prix ne descendent jamais. Beaucoup d’Haïtiens vivent avec moins d’1$ par jour ce qui représente 145 gourdes. Pour vous donner une idée de la valeur de notre monnaie, il faut savoir qu’un plat dans un restaurant que l’on pourrait qualifier de bas de gamme et bon marché coûte 400 gourdes et qu’un seul sachet de spaghettis coûte 130 gourdes. Et la dépréciation de la gourde face au dollar est considérable, dans les prochaines semaines, le dollar va passer 1$ US = 150 gourdes. Faites maintenant le calcul. Au quotidien il est donc très difficile d’accéder à des produits de première nécessité, sans même prendre en compte les histoires de pénurie, et la population se réveille chaque matin en activant un mode survie pour essayer de tenir la journée. Et la même histoire se répète le lendemain.

Mais ce n’est pas tout puisque l’accès à des soins dignes est également difficile. Il n’y a pas d’hôpitaux pour tout le monde en Haïti et les hôpitaux privés sont plus nombreux que les publics. Les gens se dirigent plus vers les centres de santé privés car dans le public, les patients sont mal soignés et même négligés. Mais pour accéder à des soins de qualité il faut de l’argent. L’éducation est elle aussi accessible qu’aux plus aisés mais là aussi cela devient difficile même pour ceux qui ont des moyens car les enfants qui portent  des uniformes et qui se rendent dans des écoles de qualité sont reconnaissables par les gangs et plus susceptibles d’être kidnappés en échange d’une rançon. Et je ne vous ai même pas parlé des loyers qui augmentent amenant de nombreuses familles à ne plus être en capacité de payer leur loyer et à se retrouver sous la menace d’une expulsion.

Face à ces nombreuses difficultés, certains ont la chance d’avoir des membres de leur famille à l’étranger qui peuvent les aider financièrement. D’autres non. Voilà le triste sort d’Haïti.

Quelles sont les priorités sur le terrain ?

En tant qu’acteur de terrain, je dirais que la première chose à faire est de tenter de mettre en place une stabilité. Cela avait d’ailleurs été annoncé par l’État avec une intervention militaire mais il n’en est rien. Il faut que la vie normale reprenne car les gens ne peuvent plus vivre sous le stress et la pression constante de la violence des gangs. Ce quotidien est étouffant, encore plus pour les femmes qui ne vivent pas seulement sous cette menace physique mais vivent aussi sous la menace de sévices sexuels. Notez bien que des familles fuient parfois leur domicile par peur des gangs. Sans cette sécurité il ne peut y avoir de stabilité et de développement économique car comment investir dans un pays où personne n’est en sécurité ? Quel entrepreneur voudrait développer une activité alors que l’État n’est pas en capacité de protéger les entreprises ? Avant même de vouloir investir, une personne serait déjà découragée face à cela. Il faut s’attaquer en même temps à l’insécurité alimentaire car les Haïtiens ne peuvent pas attendre de manger. Il faut permettre aux populations d’accéder aux produits de première nécessité à des coûts décents et sans risque de pénurie afin d’éviter une situation de famine déjà visible. Et plus il sera difficile de trouver de quoi se nourrir, plus il y aura de troubles et de kidnapping pour se faire de l’argent.

Quelles difficultés rencontrent votre ONG pour répondre aux besoins des populations ?

Nous n’avons pas les moyens de répondre aux grands besoins avec nos projets mais nous essayons d’agir dans la mesure du possible et de sensibiliser les acteurs locaux et étatiques au fait qu’il faut agir en urgence, appliquer des méthodes durables et surtout, s’attaquer aux bases de cette crise. Mais sur le terrain, les difficultés persistent. Il est d’abord difficile de trouver des fonds pour financer nos projets car nos ressources financières dépendent beaucoup des dons des locaux. Mais quand ces mêmes locaux ne sont pas en capacité de subvenir à leurs propres besoins, comment peuvent-ils penser à aider d’autres personnes ? On se retrouve donc bloqué et dans l’incapacité de faire perdurer nos actions d’autonomisation ou de lancer de nouveaux projets.

Quand ces mêmes locaux ne sont pas en capacité de subvenir à leurs propres besoins, comment peuvent-ils penser à aider d’autres personnes ?

Nous rencontrons également des difficultés de déplacement. Avec les pénuries de carburant que connaît le pays, il devient très difficile de se rendre dans nos zones d’intervention. Même avec de la bonne volonté, cela devient difficile. Notre sécurité est aussi en jeu car il faut parfois être très discret quand on transporte une aide alimentaire pour éviter de se faire piller la marchandise, attaquer ou enlever par les gangs. Et il est déjà arrivé que des entrepôts humanitaires où était exposée de la nourriture le soient.

Comment votre ONG agit pour améliorer la situation sur place ?

Notre organisation fait ce qu’elle peut à ce niveau-là mais nous sommes dans l’incapacité de venir en aide à toute la population sur place. Nous avons toutefois développé récemment  un projet pour essayer d’améliorer la situation de 250 familles sur une durée de 3 mois via un approvisionnement mensuel. La première phase est axée sur les besoins urgents avec des produits essentiels. Mais cela reste une goutte d’eau via la quantité de besoins réels. Quant à la 2e phase, elle a une portée plus durable car l’objectif est de soutenir financièrement ces mêmes familles et de les former afin de les accompagner dans la création d’une activité génératrice de revenu. Et à long terme, l’objectif serait que ces familles puissent à leur tour être actrice en investissant pour l’autonomisation d’autres familles dans le besoin. Et pour ce projet d’envergure, nous sommes accompagnés par Mr Borh Niels Philippe et Mr François Xavier Kajyabwami, acteurs humanitaires au sein de l’association ASFADDI[2] avec qui nous partageons des valeurs communes.

Quels messages aimeriez-vous transmettre au grand public ainsi qu’aux acteurs internationaux ?

Nous appelons à une solidarité internationale pour mettre fin à cette situation de crise en étant accompagné par des acteurs internationaux. Nous avons tous un rôle à jouer dans cette situation et nous espérons que des acteurs compétents puissent intervenir afin de partager leurs expériences et solutions qui ont fonctionné dans des situations similaires car la situation que traverse Haïti n’est malheureusement pas unique. La volonté des Haïtiens n’est pas d’être assisté mais de participer à leur propre changement et d’améliorer leurs conditions de vie. Nous sommes persuadés que la solution se trouve parmi eux, encore faut-il leur donner les moyens d’être acteur et notre ONG n’est malheureusement pas en capacité de fournir une assistance complète.

Il faut vraiment retenir que la situation est compliquée sur place car un petit problème peut tout déclencher et il y a quotidiennement des petits problèmes. Nous avons la crainte également que la situation en Haïti passe aux oubliettes du fait que le pays est constamment en situation d’urgence et que le monde s’habitue ainsi à notre crise. Nous aimerions toutefois que tout le monde comprenne que cette situation touche aujourd’hui Haïti mais qu’elle pourrait toucher d’autres pays et que réagir face à cela est un devoir envers le respect de la dignité et de la vie humaine.


[1] Fond d’Assistance Economique et Sociale en Haïti
[2] Association de Soutien à la Famille Africaine pour le Développement Durable Intégré
Crédit photos : Prémices du Monde

De Asma Rassouad

Asma Rassouad, spécialisée en projet d'aide au développement

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